1663 : Face aux Feux du Soleil

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 Mémoires de Savinien de Mauvière

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Savinien de Mauvière
Poete


Nombre de messages : 13
Date d'inscription : 04/07/2009

MessageSujet: Mémoires de Savinien de Mauvière   Ven Juil 10 2009, 12:14

Et pensez tant que vous voudrez que je suis adepte des commencements cavaliers . Au reste, c'est le cas .

Un bref instant, je me permis de laisser transparaître, au travers du masque rieur et ripailleur que j'offrais à mes compagnons de beuverie, la physionomie qui était la mienne intérieurement .

''Théophile, je ne lui parle plus,''
dis-je d'un ton sans réplique . ''Que ton bon Dieu le rappelle, ou l'expédie où bon lui semblera, ça m'est égal .''

Je vis s'altérer encore les traits ordinairement graves de mon ténébreux ami . Il me sembla un bref instant - mais peut-être n'était-ce que le jouet de mes sens inquiétés - qu'il s'apprêtait à tourner les talons et à repartir comme il était venu : comme une ombre . Toujours est-il que je le retins par le bras, et ce mouvement parut le ramener à ses préoccupations initiales . Je lui fis un demi-sourire comme pour l'engager à continuer ; sachant à quel point ces manifestations de sympathie extérieure me coûtent, il répondit d'un sourire entier, bien que ce ne soit apparemment pas ce dont il avait le plus envie sur le moment .

Il passa la porte et je demandai aimablement à mes convives de nous laisser la salle pour quelques minutes . Mon amabilité ayant un fort ascendant sur eux, en quelques instants le local fut libre . Mon ami s'assit entre deux cadavres de bouteilles, repoussa les dés qui faisaient horreur à son âme trop chrétienne, et m'expliqua en quelques mots que si cet ancienne connaissance mal baptisée Théophile me faisait quérir, c'était justement avant que le Créateur, qui a fait toute chose, ne le rappelle en son Paradis . La manière dont il le prononça me fit sentir qu'il doutait que ce soit sa véritable destination, mais il était trop clément pour accabler en ma présence un autre d'un reproche qui aurait tout aussi bien pu s'adresser à moi, étant donné que nous avions péché ensemble, Théophile et moi-même, avant de nous brouiller définitivement .

J'avais l'esprit embrumé par l'alcool, la tristesse et la surprise venaient s'y ajouter - je n'avais pas connaissance que cet ancien ami fût malade, et il était plus jeune que moi - aussi fus-je quelque temps avant de trouver à répondre . Il est rare que je reste sans voix . Je garde donc pour moi ces instants où plus ne subsistait que les battements d'un coeur qui souffrait de toujours battre tandis que, quelque part dans Paris, un autre allait cesser de le faire .

Qu'aviez-vous besoin de venir lire mes mémoires, aussi bien, messire inquisiteur ? A moins que vous ne soyez une Dame . C'est cela, je n'en doute plus, une Dame de la pire espèce, affublée de cette curiosité qui m'agonit si bien de questions et de conseils toute mon enfance durant, et me poursuivrait encore si à la geôle d'une mère, j'avais été assez sot pour substituer celle d'une épouse . Plutôt entrer en religion !

Me voici donc au chevet d'un mourant, à savoir que le pronostic concernant l'évolution de sa blessure était sinistre, et à voir que le médecin n'avait rien trouvé de mieux que de le saigner un peu plus, je sus qu'il n'en réchapperait pas, comme il le savait lui-même, sans quoi jamais cette âme fière ne se fût abaissée à me faire chercher . Notre séparation s'était opérée suivant des motifs assez obscurs, de vilaines petites querelles changées en dragons et chimères par nos âmes imaginatives et tout aussi ombrageuses l'une que l'autre . Mais au fond je vis qu'à cette heure toute rancune l'avait quitté, et c'était évidemment mon cas aussi .

Admant Cassagne est l'ami le plus patient qu'il m'ait été donné de voir, et il se détourna en direction de la fenêtre, contemplant la nuit, ses mystères et l'empreinte du Créateur qu'il y distinguait à tout propos, afin de nous laisser parler en paix, voire nous embrasser à notre façon en manière d'adieu . Cela le choquait, lui déplaisait et lui était de mauvais augure quant au devenir de l'âme de Théophile . - La mienne, il le savait, était d'ores et déjà perdue, à moins d'une radicale conversion et de longs ans de mortification . - Mais il respectait notre peine, et la terreur sourde qui nous frappait, suffisamment pour nous laisser lutter contre cela avec nos faibles moyens, quels qu'ils soient, mots et gestes, pensées impies si besoin était .

Un duel absurde . Contre un homme qui avait déduit de ses moeurs que Théophile était malhabile à l'épée et incapable de se défendre . De fait, il avait bien les moeurs qu'on lui prêtait, et n'avait su infliger aucune blessure tandis que celles reçues étaient mortelles . Son adversaire n'avait plus donné signe de vie après cette algarade, mais je savais pourquoi les choses avaient tourné ainsi . Pour ce qui est de s'enticher d'une oeuvre d'art, d'un beau visage ou d'un endroit capable d'éveiller sa nostalgie, Théophile était pire que moi . Sa confession me laissa entendre qu'il n'aurait pu porter atteinte à un corps aussi parfait que celui de son assaillant . Une sorte d'extase mystique le portait toujours, et je ne doutais pas qu'il trouve le paradis par ce moyen dévoyé . Il semblait que ce fût un rayon de lumière qui l'avait traversé ainsi de part en part, comme l'on dit que l'amour frappe ses victimes d'un coup de foudre . Je l'enviais presque, car il ne me restait que le royaume des larmes .

Nous convînmes tacitement de nous mentir une dernière fois . Pourtant j'étais plus lucide que jamais quant à la futilité de notre relation . Deux astres errants entrés en collision brièvement, et dont les miettes avaient poursuivi leur course dans des trajectoires opposées jusqu'à reformer leur corolle de lumière, rien de plus . Mais ce visage d'un blanc de neige, sur cet oreiller taché de sang ... Je ne pouvais lui refuser un dernier acte . Il avait besoin pour mourir d'une présence familière qui tienne sa main et lui fasse des serments, et il m'avait choisi pour ce rôle, je n'avais que reconnaissance à en retirer .

Je lui composai même quelques vers, dont je lui promis qu'ils orneraient son monument . Du moins celui contenu dans mes Mémoires, si je n'avais l'argent de lui en faire faire un autre, mais je ne le précisai pas . Il aimait ce qu'il appelait ma poésie, et me demanda ce que je deviendrais sans ma Muse . Un homme ordinaire, à n'en pas douter, lui répondis-je, mais il me fit taire ; il semblait plus horrifié encore par cette perspective que par son propre destin . Pour le rassurer, je me saisis de feuillets que je conservais toujours avec moi et entrepris de recopier les pauvres vers ainsi composés . Cela sembla le rassurer, et il reposa sa tête épuisée, bercé par le son familier de ma plume sur le papier, jusqu'à fermer à demi seulement les yeux . Lorsqu'ayant terminé j'y cherchai son regard, il n'y avait plus que le vaste néant qui attend chacun de nous . Je me sentis vaciller au rebord de ce même précipice, mais reculai sans guère savoir pourquoi, et rappelant mon brave ami Cassagne à mes côtés, réintégrai d'un bond le monde des vivants .

Ainsi, voici donc le monument promis, en attendant que s'élève la pierre en elle-même . Le bois du cercueil pour l'heure seul est garanti de se voir cloué . Et je ne veux point entendre prononcer le vilain nom d'Hypocrisie . Quiconque taxera de ce sentiment douteux les vers qui suivent ignore la complexité du coeur humain, et ne devrait aucunement s'en vanter au grand jour .


Mon amour, sur le sein froid et mort de la pierre
Où je ne tombais guère autrefois en prière
Ce soir je m'agenouille et ferme ta paupière .

Si j'avais le pouvoir de changer par magie
Et l'heure de la mort et le temps de la vie,
Si j'avais à mes pieds les Parques et les Heures
Comme j'interdirais à jamais que tu meures !

Si je pouvais guérir avec des mots d'amour
Les brûlures d'or rouge imprimées par le jour,
Si je pouvais fermer d'un baiser alangui
La sombre cicatrice ouverte par la nuit !

Si je pouvais me pendre à la barbe du Temps
Pour, arrachant ce masque, en refaire un enfant,
Si je pouvais briser par un seul coup d'épée
Les clochers qui les coups s'apprêtent à frapper !

Comme je changerais en feu toutes ces cendres
En fleurs tous ces brasiers, et ce sang en amour !
Comme je ferais faire aux Saisons demi-tour
Le fleuve à reculons vers sa source descendre !

Mais je n'ai liberté que d'attendre le jour
Où qui me donna vie daignera la reprendre
Et nos âmes mêler en l'éternel séjour .

En ce séjour céleste où, de ton corps délié
Tu vas enfin pouvoir librement t'envoler,
A genoux je te prie de ne point m'oublier .
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