1663 : Face aux Feux du Soleil

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 Demande d'audience à Sa Majesté!

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MessageSujet: Demande d'audience à Sa Majesté!   Dim Nov 27 2005, 21:54

Le Comte de Négrar entra dans l'antichambre et s'adressant à un garde, il lui tint ces mots :
-"Garde! Veuillez avertir quelqu'un qui soit en mesure de demander audience au roy pour moi-meme!"
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Jean Racine
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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Ven Mai 26 2006, 18:56

Du Feu Dans Les Veines


Un pas sec résonnait dans les couloirs de Fontainebleau. Un pas qui ne faisait vraiment preuve d'aucune régularité, qui s'arrêtait, repartait, stoppait à nouveau. Le pas de quelqu'un qui ne savait pas exactement où il allait mais qui y allait quand même !

Racine, éperdu de rage, essayant -en vain- de maîtriser les battements de son propre coeur qui martelait sa poitrine, arriva dans l'antichambre de la salle du trône. Signe du destin ? Inconscient maître du Dramaturge ? Ou réelle inconscience de la part d'un écrivain bafoué ? Nul ne saurait le dire... Toujours est-il que ce jeune homme frêle et d'habitude si peureux s'avança à grandes enjambées vers les gardes qui masquaient l'accès au cabinet du Roy et dit, les gratifiant d'un regard furieux :


- J'exige que le Roy m'entende !

Un des deux gardes, bien plus grand que le Poète, le jaugea un instant avant de lui répondre, en désignant l'antichambre d'un geste las :

- Il faudra attendre votre tour... Monsieur...

L'Ecrivain tourna la tête et vit plusieurs personnes l'observer d'un air effaré. Il se réinteressa au garde de nouveau : Attendre ? Lui ? Ce n'était vraiment pas le moment de lui demander de patienter !

- Jean Racine, je m'appelle Jean Racine. Le Dramaturge ! Vous savez ? L'Auteur d'Hermione ! La pièce jouée au petit théâtre sans MOI !! Sans qu'on DAIGNE m'attendre ou me chercher ! Juste pour un ODIEUX CAPRICE !

Ce disant, Racine s'était haussé sur la pointe des pieds afin que sa voix puisse porter jusqu'aux oreilles du Souverain, qui s'il n'était pas atteint d'une surdité précoce, devait percevoir parfaitement le sens de ce discours.
Les gardes, voyant que ça allait sérieusement dégénérer, repoussèrent légèrement le jeune homme qui leur marmonna "Bas les pattes !" tout en le sommant de se taire et d'attendre, ou de se taire et de partir !

Le Dramaturge ancra ses pieds contre le parquet et croisant les bras, protesta vivement :


- NON ! Je ne m'en irait pas ! Je vais dire ce que j'ai à dire même si c'est à une porte ! D'ailleurs, une porte doit avoir plus de RESPECT pour l'ART que celui qui se trouve derrière ! Louis le Quatorzième ! Ce GRAND défenseur de l'art ! QUELLE MASCARADE !

Le garde qui s'était adressé à Racine sembla légèrement paniquer :

- Monsieur, ne risquez pas l'esclandre ! Partez, vite ! Avant qu'il ne soit trop tard...

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Dim Mai 28 2006, 06:56

-Soit vous faites taire ce fou, soit je vous renvoie dans la fange où vous êtes né !

Cette phrase était hurlée de l'intérieur du cabinet et fit trembler le garde. Ce n'était pas le Roy, mais c'était leur capitaine... autrement dit, un supérieur, un supérieur qui avait pris ces ordres directement de Sa Majesté qui devait _sans nul doute _ se trouver juste en face de lui.

Le Roy entendait bien les réclamations... enfin quelques brides. Mais qu'en avait-il à faire? Qu'y pouvait-il mais du courroux d'un dément névrosé, d'un simple pécore qu'il avait LUI, Lui et Lui seul, sortit de l'ombre navrante de l'incognito ?

Il avait des affaires bien plus urgentes à réglées. Et quand bien même il n'en aurait pas, Racine aurait toujours à aller se brosser.

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Jean Racine
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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Dim Mai 28 2006, 15:23

Bien loin de désarçonner Racine, les injonctions du Capitaine de la garde le plongèrent dans un état qui frôlait l'hystérie : Il éclata d'un rire strident avant de lancer, toujours tout haut, se moquant bien de la pâleur des nobles qui attendaient, médusés, la fin du scandale:

- Mais sont-ils tous lâches dans ce château pour que même votre Capitaine ne sorte pas pour dicter ses ordres devant moi ?

Il fit un pas en avant, fixant toujours la porte de ses yeux assassins. Très bien, vu que l'Ecrivain n'avait ni le Roy sous la main, ni cet odieux Capitaine, il allait poursuivre ce monologue jusqu'à ce qu'il y ait une autre réaction. Il était, de toute manière, vital pour le Poète d'évacuer toute cette rage. Il continua donc de crier avec un sourire qui contrastait étrangement avec sa folie vengeresse :

- Et je ne suis pas fou ! Ce sont ceux qui traitent mon Art avec autant d'indifférence qui le sont ! Des gens qui ne devraient pas gouverner, qui ne devraient pas avoir de pouv...

Cette fois-ci, c'en était trop pour les gardes. Il fallait faire taire le Dramaturge le plus vite possible. Personne ne tenait dans cette antichambre, à part bien sûr celui qui s'époumonnait depuis cinq bonnes minutes, à essuyer une colère de Sa Majesté ! Le garde qui avait pris la parole précédement s'interposa devant Racine qui sembla en perdre la voix... Ou alors qui s'était interrompu pour reprendre son souffle... Rien n'était certain ! Surtout dans l'état de ce dernier !

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mar Mai 30 2006, 04:22

Louis se demandait si se pouvait être réellement Racine et interrogea, incrédule, son capitaine des gardes du regard. Celui-ci répondit d'un hochement de tête, le visage grave, et tout fut dit.

L'autre continuait de s'époumoner sur l'huis, et finalement le Roy fit un geste, un simple geste indifférent de la main, qui décida de la destiné du jeune homme.

Le capitaine vint alors jusqu'a la porte et l'ouvrit à la volée. Nul doute que Racine en fut surpris, mais ça, il n'en avait rien à faire. Il vint glisser quelques mots à l'oreille du suisse qui acquiesça d'un air satisfait. La porte claqua de nouveau, le capitaine venait de disparaître.

Sans plus attendre, le garde empoigna les épaules de Racine en souriant d'un air méchant _il n'aimait pas qu'on l'agresse_ et le traîna ainsi, sans tenir compte des gigotements du dramaturge, jusqu'au portail du palais.

Là, il le jeta sans faire de cérémonie autre que de choisir une belle flaque de boue comme piste d'atterrissage de Racine....

Pendant ce temps, au cabinet, le Roy s'était laissé distraire par cet énergumène. Il pensait. Certes, sa pièce lui avait plue, mais décidément cet homme était fou. Et surtout cet homme était en disgrâce. Il faudrait penser à dire à Saint-Aignan de mieux choisir ses amis....

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mar Mai 30 2006, 12:46

[De l'Art de tout faire retomber sur les épaules de ce pauvre François ! Mdrrrrrr !]

- Mais allez-vous me lâcher oui ou non ??!!

Il savait qu'il n'aurait pas du répéter son ordre une vingtième fois -soit tout au long du trajet, de l'antichambre au portail- car l'atterrissage fut rude et ... humide !
Le Dramaturge n'eut pas le temps de se relever qu'on verrouillait déjà le portail. Il rugit, cependant (c'était à se demander comment il avait encore de la voix pour ce faire !) :


- Alors on me chasse ! On m'oblige à me taire ? Mais je ne me tairais pas !!

Les gardes étaient déjà loin quand Racine réalisa qu'il n'avait plus d'autre alternative que d'aller contre cette résolution. Sa voix sembla s'évanouir comme le soufflet retombe si on le laisse trop longtemps au four. La bataille, enfin on devrait plutôt dire ce monologue belliqueux avait été étouffée dans l'oeuf... Il n'avait fallu qu'un geste du Roy pour baillonner l'Ecrivain qui, quelques instants auparavant, se sentait encore capable d'enflammer Paris tout entier et de mener une seconde fronde contre l'oppression du pouvoir.

Seulement, les révolutions n'étaient pas bonnes pour le théâtre ou la Tragédie. C'était donc inenvisageable que l'Auteur mène quoique ce soit d'autre qu'une nouvelle oeuvre à terme.

A présent, il avait froid et il se rendait à la terrible évidence de son bannissement en bonne et due forme ! Voilà ce qui s'appelait tomber en disgrâce ! Le pire étant qu'il avait travaillé activement pour ce résultat. La colère, les passions en général, sont mauvaises conseillères, bien évidemment. Qui d'autre le savait mieux que lui ? Il venait d'écrire un nouvel acte sur sa Tragédie personnelle : il était trop tard pour racheter ses paroles. De plus, l'Orgueil immensément grand de Racine lui interdisait formellement de "pactiser" de nouveau avec le Monarque ! Ca, jamais... Enfin c'était peut-être un jamais à durée limitée mais tout du moins valait-il pour les prochains mois.

Prochains mois qui allaient s'avérer difficiles. Car il n'avait pas seulement perdu les faveurs royales, il avait perdu la pension qui y était rattachée. Sa seule source de revenus. Le visage de l'Ecrivain s'assombrit dangereusement. Il lui faudrait trouver au plus vite le moyen de garder la tête hors des dangereux méandres où il était en train de s'enfoncer.

Les récifs n'étaient pas loin...

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mar Juin 13 2006, 20:14

Au mièvre crachin s’était substituée une averse nourrie, bien vite dépassée par un Orage prélude à l’Apocalypse.

Dans une effroyable détonation le noir couvercle céleste avait perdu la raison, griffant dans un aveuglant déchirement les cimes des grands arbres, ultimes défenses des hommes face à cette indicible démence. Alors qu’Eole s’érigeait en ouragan, ce ciel de cauchemar se mit à vomir des torrents glacés, bien vite métamorphosés en une atroce lèpre humide. Les cieux tout entiers s’étaient embrasés, comme si les Dieux dans leur courroux avaient brusquement décidé de précipiter le monde dans un maelström de ténèbres…

Noyés dans la brume de l’horizon, six coursiers, les nasaux enflammés, bravaient la tourmente, alors que l’Enfer tout entier courait derrière eux. Dressé à l’avant de la berline, une effrayante silhouette fantomatique brandissait, hideuse langue vipérine, un long fouet d’ébène.

Dans un ultime soubresaut, le silence se fit.

Le Prince Farnese de Savoie-Carignan venait de faire son retour à la Cour.

Deux longues semaines s’étaient déjà écoulées depuis sa dernière venue à Fontainebleau.

Tout courtisan digne de ce nom aurait été profondément scandalisé par un tel comportement. Quoi ? Comment cet étranger osait-t-il témoigner aussi peu d’intérêt à Sa Majesté en restant si longtemps absent de la Cour ? Cette attitude était tout à fait inadmissible ! Tout ce que le royal regard lui accordera ne sera que mépris et indifférence !

Mais à dire vrai, François-Xavier se moquait éperdument des doux yeux de ladite majesté. Plaire à Son Altesse Royale Louis le quatorzième était bien le cadet de ses soucis ! Pire, il le méprisait, et souverainement avec çà ! Bien sûr, il se trouvait toujours quelques oiseaux de mauvais augure, tel Vladimir, son fidèle mais ô combien sinistre Intendant, pour le mettre en garde contre le royal courroux qui, à l’entendre, allait finir par s’abattre sur eux. Mais le Prince n’en avait cure. Certains auraient pris son comportement pour une crise fort malvenue d’inconscience. Il n’en était rien. Paraître à la Cour pour se pavaner devant une altesse poudrée et perruquée n’avait guère d’intérêt aux yeux du Prince.

Que pouvait-il donc arriver à un homme de son acabit, dont l’arbre généalogique était paré des couleurs des plus éminentes dynasties européennes ? Farnese, Habsbourg, Médicis, Savoie-Carignan, Bourbon, autant de familles prestigieuses auxquelles le Prince pouvait se targuer d’appartenir ! Et pour couronner le tout, cet héritier, adulé et richissime, se permettait même d’entretenir de fortes relations d’amitié avec le Tsar de Russie en personne ! Pouvait-il alors raisonnablement craindre les foudres d’un individu, aussi royal soit-il ?

Si François-Xavier revenait à Fontainebleau, c'est qu'il avait dans l'idée de rencontrer un individu bien précis, dont il souhaitait mander les services.

Perdu dans ses réflexions, le Prince n’avait pas constaté l’arrêt tout à fait inopiné du véhicule. Soulevant un pan du lourd rideau vermeil le séparant de la tourmente, il fut surpris de constater l’immobilisation de son carrosse… devant les grilles du palais, au lieu de se trouver dans la Cour du Cheval Blanc.

Alors qu’il s’apprêtait à sermonner son cocher pour cette étrange initiative, François-Xavier remarqua une forme d’apparence humaine gisant lamentablement dans une flaque fangeuse, justifiant l’arrêt inopiné du véhicule devant les grilles ouvertes. Au loin, deux gardes s’éloignaient…

Un gueux avait du vouloir, par cette journée glaciale, se réchauffer un peu trop près des rayons du Soleil de ces lieux, et s’était fait refouler par le service d’ordre ô combien efficace de Sa Majesté !

Mais les gueux portent-ils des vêtements de soie et des escarpins dorés ?

Soudain, la fangeuse créature leva la tête vers le carrosse et le Prince comprit qu’il n’avait pas besoin d’aller plus loin.

Cette flaque de boue anthropomorphe n’était autre que Jean Racine, le dramaturge.

Sur un geste du Prince, un laquais porteur d’une large ombrelle vint ouvrir la portière du véhicule après avoir actionné le marchepied.

Arborant une mine plus médusée qu’il ne l’aurait voulu, François-Xavier descendit une à une les marches et s’avança, à l’abri de l’onde, vers le malheureux dramaturge.

Constatant qu’il semblait conscient, voire même un tantinet vitupérant, le Prince vit, malgré lui, s’étirer sur ses lèvres un fin sourire ironique :


Et bien Monsieur le Dramaturge ? Pensez-vous vraiment que la posture qui est présentement la votre sied à un homme de votre qualité ?

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Jean Racine
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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mer Juin 14 2006, 20:56

Couvert de boue, ça ne suffisait guère visiblement... Maintenant, il fallait qu'il soit glacé jusqu'à la moëlle par des trombes d'eau. Comme si le Créateur le punissait de ses malheureuses paroles envers ce Roy à qui il avait remis les pouvoirs.
Malgré tout, Racine demeura assis, au milieu de cette flaque d'eau crasseuse qui l'avait réceptionné peu de temps auparavant. Soudain, un brouhaha horrible parvint à ses frêles oreilles ! Etait-ce le tonnerre ? Est-ce que la foudre allait s'abattre sur son pauvre front dégoulinant ? Inconsciemment, il ferma les yeux, en proie à une certaine panique... Puis, plus rien. Certes, il pleuvait encore, détrempant les habits du Dramaturge qui n'avaient plus aucune allure, mais le grondement s'était tut.

Lentement, comme dans un rêve, il osa un regard par dessus son épaule et vit un magnifique carosse. Etrangement, il ne s'aperçut pas immédiatement que c'était lui qui gênait le passage de cet attelage. Il demeura donc là, dévisageant le cocher. Puis, il y eu un peu de mouvement sur la droite et il regarda un pied descendre majestueusement et se poser délicatement dans l'horrible terre humide qui s'étendait sur ce sentier. La seule pensée qui frappa l'Ecrivain fut que ce magnifique soulier allait être souillé.

Puis, remontant la jambe, il arriva enfin au visage qui l'observait, interloqué, sous son ombrelle. Racine écarquilla ses mirettes : Etait-ce bien lui ? Le Prince aux Tigres ? Le magistral orateur de la Loterie ?
Lorsqu'il lui adressa la parole, l'Auteur se leva d'un bond et essaya de rassembler le peu de dignité qui lui restait : Le Prince se souvenait de lui et cela le touchait énormément.

Il n'oublia pas de le saluer selon les usages, bien que la scène, vue de loin put paraître cocace : lui couvert de boue et s'inclinant, son interlocuteur, la mine altière sous des trombes d'eau, sa grâcieuse tête heureusement sauvegardée de la noyade par l'ombrelle.
Doucement, sa voix légère et enrouée d'avoir trop crié, il répondit :


- Altesse, je crois au contraire que cette posture s'accorde fort bien à un homme qui a précipité sa propre chute et qui vient d'entrer en disgrâce.

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mer Juin 28 2006, 17:01

Quiconque eut assisté à la scène n’eut pas manqué d’en noter l’évidente cocasserie, néanmoins drapée d’un certain pathétique. Le contraste était en effet saisissant : d’un côté, un Prince flamboyant à la mise irréprochable, de l’autre côté, la chevelure détrempée, l’habit souillé, les souliers crottés, un pitoyable individu, qu’un premier coup d’oeil eut pu faire croire échappé de quelque Cour des Miracles ! Cependant, la soie que l’on apercevait encore aux rares endroits épargnés par le boueux tsunami, évoquait davantage l’habit de Cour que de vulgaires oripeaux.

Ainsi donc, c’était bien là Jean Racine, ce dramaturge tant loué par la Cour, qui se trouvait prostré devant lui dans un si piteux état.

Par quelle perversion du Destin un tel homme avait-il pu se trouver ainsi recouvert de fange ? Quel être insensé avait donc eu l’audace de mettre d’une aussi ignomineuse façon cet homme de talent « à la porte »… stricto sensu ? Le Roi ? Non… c’eut été folie que de penser cela… Quoique… Y avait-il d’autres explications envisageables que celle d’une royale disgrâce ? François-Xavier savait pourtant Sa Majesté expéditive dans ses méthodes, mais de là à demander à deux butors de jeter ainsi un homme hors du Temple du Soleil, la marge était considérable. Le malheureux Fouquet, le jour de sa chute, n’avait-il pas eu droit au capitaine des Mousquetaires en personne ?

Ces quelques réflexions n’avaient pris qu’une demie seconde, durant laquelle le Prince était resté parfaitement impassible, fixant du regard l’infortuné Racine qui tentait tant bien que mal de se débarrasser de ses fangeux atours.

Lorsqu’il s’inclina dans une élégante révérence, François-Xavier s’amusa de voir le dramaturge respecter à la lettre les usages de la Cour, malgré sa mise pitoyable. Quel brillant courtisan il faisait là !

Enfin, la vaseuse apparition se décida à prendre la parole, et à élucider un tant soit peu le mystère d’une telle déchéance.

Le Prince avait vu juste : l’impudent dramaturge avait semble-t-il reçu un fort douloureux coup de Soleil… Mais comment diable avait-il pu en arriver à la disgrâce ?

Bien que taraudé par cette lancinante question, François-Xavier n’en demeurait pas moins éminemment rationnel : perdre le dramaturge suite à une quelconque congestion pulmonaire serait tout à fait regrettable… Il avait besoin de lui, et devait donc lui faire quitter rapidement la mare dans laquelle il barbotait. Ainsi, sans se départir de son légendaire sourire, le Prince lui fit son offre.


Monsieur Racine, n’allez surtout pas imaginer que le récit de vos déboires me laisserait de marbre. Mais certaines affaires de la plus haute importance m’attendent présentement, et il se trouve qu’elles requièrent vos compétences. Je vous serais donc gré de bien vouloir me suivre dans mon carrosse, histoire que nous en discutions. Vous n’allez tout de même pas finir lamentablement vos jours, ainsi métamorphosé, misérable créature laissée dans le sillage du char d’Apollon ?

François-Xavier n’avait pu empêcher l’ironie de son ultime formule de franchir ses lèvres. Mais, après tout, ce n’était tout de même pas un disgracié qui pourrait lui en tenir rigueur, n’est-ce pas ?

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Jean Racine
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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mer Juin 28 2006, 21:30

Racine n'osait même plus regarder le Prince tellement le gouffre qui les séparait semblait profond. Certes, il s'agissait là d'un gouffre purement symbolique... Mais quoi de plus important que la symbolique à la Cour ?
L'Ecrivain se tenait donc là, tel un ange déchu qui s'est brûlé les ailes en défiant d'un peu trop près l'astre divin, se préparant à plonger dans cet abîme sans fond de la disgrâce. Il était même surpris qu'apprenant cela, le Prince ne se soit pas déjà rapatrié au plus profond de son carosse, relançant la machine infernale, chevaux au galop, éclaboussant un peu plus encore -si cela était humainement possible- le miasme boueux, silhouette dramaturgique, finissant pas la piétiner même, réduisant de ce fait au silence le plus total le reste d'une carrière qui aurait du être brillante.

Mais non, François-Xavier consentit à lui adresser à nouveau la parole. L'Auteur lui fut presque reconnaissant de débuter sa phrase par "Monsieur" ! Certes, il était Monsieur Inexistant aujourd'hui, celui qui s'était lui même précipité vers le bord de ce dangereux gouffre, qui avait également ri en s'en approchant d'un bon pas... Mais il demeurait aux yeux de son interlocuteur "Monsieur Racine", le Dramaturge qui était devenu célèbre à Fontainebleau. Et qui plus est : On mandait ses services...

Heu... QUOI ? On mandait les services de l'ombre dégoulinante, descendue au plus bas du grand pan de la littérature, carressant l'espoir idyllique de remonter un jour, en s'y accrochant bien fort ?! Avait-il bien entendu ?
Visiblement oui, car à présent, le Prince de Savoie-Carignan lui proposait de prendre place dans son carosse. Racine en demeura un instant bouche-bée ! Puis, il bégaya une phrase qui n'avait que peu de sens :


- Vous... Moi... Mais... Boue... Carosse ?

Il secoua vaguement la tête comme pour remettre ses idées en place puis reprit plus calmement :

- Altesse... Je ne peux décemment monter dans votre carosse ainsi...

Cependant, François-Xavier, lui, semblait certain de sa proposition ce qui poussa l'Auteur à faire un pas en avant mais il demeura un peu en suspens, cherchant encore dans le regard du Prince une confirmation.
Soit le jeu d'esprit qui conclut les propos de son interlocuteur achevèrent de le convaincre, soit il préféra finallement ne plus chercher à comprendre et saisir la main qu'on lui tendait.

Non, il n'allait pas laisser le Soleil se délecter de sa carcasse en décomposition sur le parvis de Fontainebleau : Racine avança encore.

Le Prince Farnèse de Savoie-Carignan, l'illustre Altesse qui portait ombrage au frond rayonnant de sa Majesté, venait de le sortir du gouffre.

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Ven Juin 30 2006, 16:43

La gêne du dramaturge était palpable. On le serait à moins ! De disgracieuses taches de boue lui composaient un repoussant costume dalmatien, et, pour couronner le tout, la pluie plaquait l’ensemble contre son corps, donnant l’impression d’un Jean Racine affublé d’une hideuse seconde peau ! Difficile dans ces conditions de reconnaître là le prometteur auteur de l’Ode sur la Nymphe de la Seine !

Pourtant c’était bien lui… ou du moins ce qu’il en restait, après avoir été foulé aux pieds par le Soleil en personne.

La réponse que fit le dramaturge à son offre amusa d’abord le Prince ... avant qu’il ne réalise que le pauvre homme avait parfaitement raison. François-Xavier voyait en effet avec une certaine répulsion Racine, tel un Midas de la Vase, métamorphoser malgré lui son lumineux carrosse en une visqueuse étendue brune. Mais après tout, il n’allait tout de même pas faire la fine bouche. Le dramaturge acceptait de le suivre, c’était là le seul paramètre à prendre en considération. Le reste n’était que futilité. D’autant plus que la boue était loin d’être une fatalité…

Sans se départir de l’impénétrable expression qui le caractérisait, le Prince, d’un élégant geste de la main, manda son valet de pied. Celui-ci s’avança rapidement, une étoffe soyeuse entre les mains, et entreprit de débarrasser le dramaturge… de ce qui pouvait l’être.

Lorsque ce fut fait, le jeune valet le quitta quelques instants, avant de revenir porteur d’une lourde cape de velours rouge doublée d’hermine, en tous points identique à celle que portait présentement le Prince.

Il en ceignit les épaules de l’écrivain, et fit jouer la lourde broche d’or massif qui en fixait les pans.

Quelques instants plus tard, Racine avait repris apparence humaine : ses traits éberlués faisaient à présent face au Prince, qui avait l’étrange impression de contempler un miroir déformant.


Monsieur Racine, vous voilà enfin de retour d’entre les Morts. Il serait bon à présent de nous éloigner de ces lieux. Je ne sais quel impudent mortel a osé déchaîner la colère des Dieux, mais il me déplairait profondément d’avoir à en faire les frais. Heureusement pour vous, le Soleil n’est pas prêt de se montrer…

Sur ces mots, le Prince fit volte face dans un tourbillon de velours, grimpa posément les trois marches serties de marbre, et disparu dans le chaud cocon de la berline.

Désormais seul sous la tourmente, le dramaturge déchu se trouvait au seuil d'un choix décisif, un choix qui bouleverserait certainement sa vie à tout jamais...

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Sam Juil 01 2006, 09:02

Un petit temps d'arrêt... Un doute dans l'esprit du Prince ? En tous cas, il ne le laissa guère entrevoir. De son côté, Racine jeta un nouveau coup d'oeil sur ses vêtements : C'était ca-ta-stro-phique ! Non, décidément, il imaginait déjà la boue sur la soie des banquettes et cela le faisait frémir d'horreur.

Il n'eut que peu de temps pour réfléchir à une parade car un jeune valet vint à sa rencontre et le Dramaturge fut essuyé, brossé, essoré et débarrassé du plus gros de ses atours vaseux.
Il n'émit aucune protestation, ce nettoyage s'étant opéré avec une rapidité exemplaire. Il faillit tout de même ajouter un mot de remerciement mais, ouvrant la bouche, il la referma dans la foulée se sentant crouler sous le poids de la cape d'hermine qu'on lui posait sur les épaules.

Ah ça, il n'avait encore jamais eu le loisir d'en porter une ! Et porter était bien le mot qui convenait dans cette affaire ! Il se redressa du mieux qu'il put, revenant de son étonnement premier puis adressa un sourire au Prince afin d'exprimer sa gratitude. Il n'avait pas encore repris la maîtrise du langage...

Il finit par même avoir envie de rire (nerveusement ?) aux bons mots de François-Xavier mais se ravisa et sans demander son reste il prit la suite du Prince. Montant à présent les marches, il se tourna, afin de pouvoir faire des adieux silencieux à Fontainebleau. Des adieux ? Oui, le Dramaturge le vivait comme tel. Il connaissait la situation entre le Roy et François-Xavier de Savoie Carignan. Il savait que dès qu'on apprendrait que lui, Jean Racine, ce Lettrés destitués de tous ses droits en Cour, avait suivi "l'ennemi", le dernier petit trou de souris qui aurait pu servir à sa réintroduction au Château s'obstrurait définitivement.

Si un jour il revenait, ce serait certainement à la suite du Prince... Si un jour il revenait...

Il déglutit lentement et franchit la dernière barrière : il s'assit sur la banquette, en face de son sauveur. Mais s'agissait-il réellement d'un sauvetage ? Ou d'une réanimation précaire avant de tomber encore plus bas ? Il ne préféra, pour le moment, pas trop y penser. Et, alors que le carosse redémarrait, il vit Fontainebleau disparaître dans l'angle de la petite fenêtre.

Il offrit un visage, entre rêverie habituelle et profond désarroi, au Prince qui lui, siégeait tranquille, comme si ramasser un Dramaturge disgrâcié était son passe-temps favori.
Que lui voulait-on finallement ?

Il se râcla la gorge et osa un :


- Je ne saurais jamais vous remercier assez de ce que vous venez de faire pour moi Altesse... Je suis vôtre humble... -Il déglutit une nouvelle fois, ne sachant pas exactement dans quoi il s'engageait en disant cela !- et dévoué Serviteur.

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Dim Juil 02 2006, 10:50

Lorsque le dramaturge eut à son tour pris place dans le confortable habitacle de la berline, le laquais actionna le marchepied, referma la portière, et revint se placer à l’arrière du véhicule.

Comme si une série d’ordres tacites avaient été passés entre le Prince et le cocher, celui-ci se mit aussitôt à cravacher le brillant attelage, qui s’ébranla.

Quelques instants plus tard, Fontainebleau n’était plus qu’une ombre, à peine un point grisâtre à l’horizon, un élément du passé que la mémoire du dramaturge devra s’empresser de refouler.

Pendant ce temps là, dans l’habitacle, François-Xavier savourait sa victoire. Dérober celui qui, hier encore, était le fleuron littéraire de la Cour, quel exploit ! Nul doute que, l’apprenant, Sa Majesté regretterait amèrement son inconséquent comportement.

Ce faisant, il caressait amoureusement la tête de ses deux monstrueux félins, lovés sur la banquette, de part et d’autre de sa personne. Certes, le tableau devait être saisissant, mais, après tout, si Racine acceptait de travailler pour lui, il allait devoir s’habituer à ce genre d’excentricités…

Le véritable serment d’allégeance que lui prêta l'écrivain résonna comme une éclatante victoire dans l’esprit du Prince. L’offre n’était pas encore formulée que, déjà, le dramaturge se livrait corps et âme à son bon vouloir ! François-Xavier soupçonna son intervention, avouons-le brillante, de la loterie, de lui avoir fourni l’aura nécessaire à un tel tour de force…

Plus souriant que jamais, il leva le regard vers son nouveau disciple :


Je vous remercie de la grande confiance que vous souhaitez porter en moi. Je ne vous décevrai pas, vous pouvez en être certain…

Après une pause, purement rhétorique, il poursuivit :

Vous vous doutez bien de ce que j’attends de votre personne. L’on ne recrute pas un homme tel que vous pour dresser des étalons, n’est-ce pas ?

Constatant l’apparent désarroi qui présidait toujours à la physionomie de l’écrivain, le Prince ajouta, le verbe ironique :

Allons Racine, détendez-vous ! Vous ne venez tout de même pas de vendre votre âme au Diable…

Une amusante comparaison naquit alors dans l’esprit du Prince : Le roi, c'était Dieu, lui, Satan, et le Dramaturge était une âme pour laquelle les deux clans se disputaient âprement. Mais, au final, c’était dans la noire escarcelle du Démon que sombrait le pauvre hère…

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Lun Juil 03 2006, 09:20

Fontainebleau... Pourquoi cherchait-il encore le château du regard alors qu'il savait pertinement qu'ils étaient déjà trop loin maintenant pour apercevoir quoique ce soit d'autre que le chemin boisé. Il eut un léger pincement au coeur en pensant à la manière dont il avait traité ce pauvre Saint-Aignan. Quand ce dernier apprendrait cette trahison à son Roy bien-aimé, jamais plus il ne lui adresserait la parole ! Maintenant, il n'avait même plus de famille...

Il finit par remarquer les tigres, mais désabusé comme il l'était, Racine ne tressaillit même pas à leur vue. Ils étaient recroquevillés contre leur maître comme deux gros chats trop nourris.
Lentement, son regard remonta jusqu'au visage parfaitement ciselé du Prince et le sourire qu'il y vit lui fit immédiatement regretter ses paroles précédentes. Pourquoi se montrait-il toujours aussi empressé à illustrer sa gratitude ! D'un côté, comment faire autrement ? Comment ne pas devenir l'obligé de celui qui vient vous tirer de la disgrâce afin de vous offrir un nouvel avenir ? Aussi mystérieux soit-il.


Citation :
Vous vous doutez bien de ce que j’attends de votre personne. L’on ne recrute pas un homme tel que vous pour dresser des étalons, n’est-ce pas ?

Comme à son habitude, l'intervention de François Xavier était assaisonnée d'une pointe d'humour. Pourtant, le Dramaturge n'arrivait toujours pas à se dérider. Lorsqu'il y fut invité, il prit sur lui et esquissa un léger sourire. Vendre son âme au diable... Il en avait de bonnes ! Trahir votre mécène, qui se trouve être celui qui a reçu ses pouvoirs du Créateur ne revenait-il pas quasiment au même ?

Il répondit, lentement :


- Si ça avait été le cas, Altesse, vous auriez pu aisément évaluer ma piètre expérience vis à vis du milieu équin.
Vous souhaitez me faire commande d'une Tragédie, je suppose...

Bien sûr, ne suppose pas imbécile. Enfin, mieux vaut l'humilité que l'orgueil mis à nu. Et certaines personnes savaient à présent que l'Ecrivain pouvait se montrer très orgueilleux !
Par contre, que le Prince ait pensé à lui, cela le sidérait. Après tout, il était bien vu en Cour, mais il n'avait écrit qu'une unique Tragédie. Une seule représentation de surcroît ! Pas de quoi en faire des gorges chaudes... Cependant, Savoie-Carignan s'était placé de son côté dès la Loterie. Une telle preuve de confiance ne pouvait qu'en faire un allié. Un allié de choix lorsqu'on considérait sa lignée.

Les muscles de Racine se détendirent encore, et son visage retrouva quelques couleurs. Certes non ! Ce si beau Prince ne pouvait rien avoir en commun avec le Malin...

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Dim Juil 09 2006, 17:12

L’élégante berline princière fendait les airs avec une légèreté déconcertante. Guidée de main de maître par le sombre cocher, elle s’élançait à grande vitesse sur les étroits lacets s’étirant à perte de vue vers l’aveugle horizon.

Confortablement installés dans l’habitacle capitonné, deux individus que tout semblait opposer poursuivaient leur mystérieuse discussion.

François-Xavier était bel et bien conscient de franchir une étape décisive dans l’énigmatique dessein qui était le sien. En « enlevant » ainsi feu le dramaturge de la Cour, il s’aliénait à jamais le courroux du roi.

Mais crier victoire trop tôt est toujours malhabile. Le plus difficile restait encore à faire. Le Prince se sentait un peu comme l’un de ces marionnettistes officiant le long des canaux de la Sérénissime République. Depuis toujours, c’était là son talent le plus exalté : régner en maître sur l’esprit d’un homme ne lui était pas plus difficile que la possession du cœur d’une femme. Dès que sa malheureuse victime avait laissé de minces fils d’argent se nouer autour de ses membres, elle ne pouvait rien faire d’autre que se plier aux ordres du Maître, tirant dans l’ombre les ficelles de son âme…

Tout à ses réflexions, François-Xavier n’en demeurait pas moins attentif aux timides réponses du dramaturge.


Oubliez donc les équidés Monsieur Racine ! C’est bel et bien votre plume qui m’amène à vous !

Le Prince laissa son regard se perdre quelques secondes entre les lambeaux brumeux formant d’étranges nuages agglutinés sur les vitres du véhicule, puis il poursuivit.

J’imagine que vous n’êtes pas sans savoir le petit divertissement que je donnerai très prochainement dans ma nouvelle acquisition de Vaux-le-Vicomte, l’ancien palais du Vicomte Lune… Etant d’un naturel perfectionniste, je désire quérir les plus beaux agréments pour redonner à ce palais naufragé son faste d’antan. Soucieux de respecter le goût du siècle, je ne saurais omettre de donner une pièce de théâtre comme ultime fantaisie à mes hôtes.

Une pause, un sourire, et le Prince révéla enfin le pourquoi de tant de mystère.

Cette pièce, j’aimerais qu’elle soit de vous, Monsieur Racine.

Le pauvre homme devait sans doute se demander ce qu’il avait bien pu faire pour s’attirer ainsi la faveur d’un homme du rang du Prince ! Pourquoi diable s’embarrassait-il d’un écrivain déchu qui n’avait, qui plus est, composé qu’une seule et unique Tragédie ? Peut-être parce que ce jeune homme plein de fougue exerçait le même art que lui… à une échelle fort différente. Racine créait des pièces de théâtre dont il était le seul maître. Son statut était celui d’un véritable démiurge, arbitraire éminence grise déchaînant les passions et abrégeant des vies rendues inutiles par sa volonté propre. Il était Dieu… mais n’exerçait son divin pouvoir que sur ses rares créations. La scène était son seul domaine. De son côté, François-Xavier se représentait sa vie comme une vaste pièce de théâtre, dont il était à la fois le héros et l’auteur, seul maître des destinées de tous. Cette vue de l’esprit n’était certes pas dénuée de prétention : mais n’est-ce pas l’apanage des Princes que de se prendre pour les Maîtres du Monde ?

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Mer Juil 12 2006, 12:06

Une question prit naissance dans le fin fond de l'esprit embrouillé du Dramaturge : Mais où donc l'emmenait-on ? Le Prince le conduisait-il en sa demeure ? (En son antre fut plutôt la tournure que Racine employa dans son monologue intérieur...)
Toujours était-il que même s'il ne savait pour où on allait, on y allait à grande rapidité. Pourtant, le carosse n'était que peu secoué et le voyage était, somme toute, fort agréable.

François-Xavier évoqua Vaux-le-Vicomte et l'éclat qu'il voulait lui redonner. L'Ecrivain ne pu s'empêcher de penser à la mésaventure de son précédent propriétaire. Seulement, ce qu'on faisait subir à un Ministre ne serait pas infligé à un Prince de Sang. Ce dernier pouvait donc marbrer, dorer, illuminer, parfumer, enrubaner, inviter, faire danser, chanter, jouer... Tout ce qu'il voulait, jamais il ne finirait au fond d'une geôle !

Le mot Théâtre éveilla son attention. La phrase qui suivit le toucha en plein coeur, ou plutôt en plein orgueil qui se mit à enfler considérablement. Il serait l'Auteur de la future Tragédie qui serait jouée au Château de Vaux. Au merveilleux château... Un événement qui claquerait tel un fouet aux royales oreilles, qui les écorcherait même.

Au loin... Le mot "vengeance" prit forme en même temps que le sourire de Racine se mit à rayonner. Les dernières barrières venaient de tomber. Alors qu'il aurait du être surpris, flatté seulement dans la limite du raisonnable et donc, selon son caractère, ou plutôt celui que tous lui connaissaient, balbutier encore des remerciements et embrasser les pieds de Savoie-Carignan, il dit, d'un ton étonnement clair :


- Ce sera pour mon plus grand plaisir que je me soumettrai aux voeux de Son Altesse.

Oh oui, du plaisir il y en aurait. Un plaisir immense d'ailleurs. De celui que seul peut procurer l'envie de revanche. Il écrirait une Tragédie... Et il veillerait à ce qu'elle soit plus grande que la précédente !

Les rouages de son cerveau se remirent à fonctionner à vive allure. Des questions se formèrent. Il osa même en poser une, puis deux :


- Combien de temps me donnez-vous ? Avez-vous pensé à un thème particulier ?

Il s'empourpra légèrement et interrompit cet harcèlement. Il espérait que le Prince n'y verrait que la preuve de son empressement à bien le servir.

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Lun Juil 31 2006, 18:52

Quelques minutes seulement venaient de s’écouler depuis le départ de Fontainebleau. Pourtant, tant de choses avaient déjà changées… La victoire semblait déjà acquise au Prince… et le dramaturge à cette illustre Altesse !

Jamais François-Xavier n’avait pu imaginer un tel triomphe : le dramaturge semblait pour le moins enthousiaste à l’idée d’être le Maître es Théâtre de Vaux-le-Vicomte. Le Prince s’en réjouit secrètement : il ne s’était pas trompé, l’ambition de Racine était sans limite. Il eut tout de même une petite pensée, presque amicale, pour ce gros benêt de Louis qui, en chassant l’oiseau rare, lui avait servi sa loyauté sur un plateau d’argent. Cette disgrâce n’aurait pu mieux tomber…

Devant la verve soudainement retrouvée du dramaturge, le Prince afficha un sourire amusé.


Allons Monsieur Racine, tout vient à point à qui sait attendre, n’est-ce pas ? Vous aurez bientôt à votre disposition tous les éléments nécessaires à la création de votre futur chef d’œuvre. En attendant, profitez donc pleinement de ce petit voyage : vous y trouverez, à n’en pas douter, quelques sujets d’inspiration…

Sur ce, le Prince se tut, signifiant par la au dramaturge que l’entretient était terminé.

Comme soudainement délivré de quelque obscur entrave, le temps se mit à filer, à filer jusqu’à s’oublier lui-même.

La nuit vint mettre un terme à cette fuite éperdue.

Alors que le Roi des Dieux lançait ses derniers feux sur la folie des cieux, le carrosse princier stoppa devant un charmant manoir de brique rouge, sommeillant paisiblement près d’un lac endormi.

Une dizaine de valets en livrée en jaillir prestement pour vinrent accueillir le Prince. A sa sortie du carrosse, ils se rangèrent en une longue haie d’honneur parfaitement coordonnée.

Un homme aux tempes grisonnantes, probablement le Maître d’Hôtel de ces lieux, s’avança à la rencontre du Prince.


Heureux de vous revoir, votre Altesse. Bienvenue à Fronsac.

Le Prince le salua d’un aimable signe de tête, et se retourna vers le dramaturge, patientant timidement dans la chaleur de l’habitacle :

Allons Monsieur Racine ! Ne soyez point timide ! Venez me rejoindre : ce soir, vous n’êtes plus mon homme de lettre attitré, mais l’hôte de marque du Château de Fronsac ! Soyez le bienvenue en mon humble demeure, Jean.

François-Xavier semblait avoir fait de l’euphémisme sa figure de style attitrée : le palais n’avait d’humble que le nom… tout comme la kyrielle de petits châteaux, propriétés du Prince, qui jalonnait sa route vers le sud.

Satisfait de son petit discours de bienvenue, le Prince poursuivit son chemin vers le vaste porche éclairé qui s’ouvrait devant lui. Il put constater avec plaisir que sa griffe y avait déjà été apposée : songe de marbre, temple doré, Eden artistique… Les qualificatifs ne manquaient pas pour désigner aujourd’hui ce qui n’était jadis qu’un marquisat délaissé. Aviez-vous admiré en arrivant le vaste miroir endormi, amoureusement blotti contre l’édifice ? Nul doute qu’une année plus tôt, vous n’auriez pas eu ce plaisir…

Décrire par le menu ce qu’il advint au cours de cette soirée et de la nuit qui suivit relève de l’inutile. La vue disputa au goût la palme du sens le plus comblé : la vaisselle fut d’argent, les mets des plus exquis, la musique digne des Dieux, et les draps de soie brodée d’or.

Racine participa pleinement à cette symphonie extatique, puisqu’il eut le privilège rare de dîner à la table du Prince. Certes, il était exilé à l’autre bout de la longue desserte d’acajou, mais il y fut traité avec la déférence due aux Grands.

L’on y parla musique, littérature, histoire, et même philosophie. La politique fut soigneusement évitée.

François-Xavier tenait absolument à faire du dramaturge le plus dévoué de ses serviteurs : avoir le privilège de servir un Prince nécessitait donc que l’on soit traité tel un Duc. C’est pour cela que l’écrivain eu l’honneur de passer la nuit dans la Chambre Bleue, véritable temple à la gloire du Dieu des Mers. Le terme de « chambre » était toutefois quelque peu trompeur : derrière cette appellation un tantinet réductrice se cachait en réalité un vaste appartement, n’ayant rien à envier aux plus luxueuses suites de Fontainebleau.

La nuit finit par envelopper Fronsac de son jupon d’ébène et emporta la démence céleste avec elle.

Le lendemain matin, alors que la brume matinale communiait encore avec l’onde gelée, le même cérémonial que la veille eut lieu, et la voiture s’ébranla.

A mesure que la berline s’éloignait vers l’horizon déjà rougeoyant, le petit écrin de paradis disparut lentement dans la fourrure blanche de l’aurore, qui finit par le consumer entièrement. Il était à présent semblable au château de la Belle au Bois dormant, endormi par quelque maléfice, et prisonnier de l’espoir fou qu’un Prince viennent de nouveau l’éveiller…

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Sam Aoû 05 2006, 11:29

Le Silence du voyage... Puis le Tumulte d'une étape...
Le Prince de Savoie-Carignan était véritablement un personnage à double tranchant et Racine, bien qu'aveuglé quelque peu par sa soif de vengeance, en était tout à fait conscient.
On ne pouvait pas qualifier son sentiment de peur, bien qu'il ne fut pas l'homme le plus vaillant du monde, mais plutôt d'appréhension. En digne observateur, il attendait patiemment de voir ce que François-Xavier lui réservait. Pour le moment, il semblait que ce ne soit que de l'agrément !

Fronsac était un petit château tout à fait magnifique. Le Dramaturge, bien qu'il se doutât qu'on ne passerait pas la nuit entière dans le carosse, était loin d'imaginer qu'il lui serait donné de séjourner dans pareille merveille. Si Fontainebleau n'était que son point de repère, il devait avouer que la petite propriété n'avait rien à envier à la demeure royale, si ce n'était sa superficie ou encore ses jardins. C'est tout entier à son éblouissement que Racine descendit le marche pied et posa sa chaussure sur le sol de Fronsac !

Mais... Il restait bien encore des sujets sur lesquels s'extasier. Bientôt, il fut donné à l'Ecrivain un privilège dont peu pouvaient se vanter : Il dînait aux côtés du Prince. Enfin... Aux côtés ! La table garantissait la marge entre le grand de ce monde et l'Homme de Lettres. Cette séparation, cependant, n'était rien par rapport au reste. La conversation fut des plus délicieuse et les mets furent des plus raffinés. A moins que ce fut le contraire !

Enfin, Racine échoua dans l'antre bleue, ce superbe appartement tout tendu de tissus précieux. Il eut du mal à en croire ses yeux. Et, en un éclair fulgurant, cette pensée le traversa : Il devait lui aussi être très précieux à Savoie-Carignan pour que le Prince le traite avec tant d'égards. La situation était certainement plus dangereuse qu'elle n'y paraissait, mais l'éblouissement encore une fois fit se taire les mises en gardes de sa conscience.

Au matin, avant que la cloche du départ sonne, le jeune homme s'intéressa au miroir ouvragé qui était accroché dans son petit salon. Effleurant de ses doigts fins le cadre en argent, il mit en péril un équilibre déjà fort précaire et le miroir se retrouva brisé au sol. Un fracas que personne ne remarqua, à part, bien entendu, un certain Dramaturge qui sursauta. Il se pencha, et son reflet s'étala dans les innombrables morceaux de verre.

Plus tard, alors qu'ils étaient à nouveau sur la route... - Route de quoi d'ailleurs ? - Racine revit son image comme vascillante, éclatée ou même divisée dans ce miroir et il se surpris à y comparer sa propre vie...

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MessageSujet: Re: Demande d'audience à Sa Majesté!   Ven Mar 23 2007, 15:08

[Opération de dépoussiérage, des momies en cours… Euh… Presque huit mois… Je crois que je vais rentrer dans le Guiness 1663 des Records... blush ]

Une éternité semblait s’être écoulée depuis le départ de Fronsac. Pourtant, cela ne faisait que quelques heures que la berline avait quitté ce petit écrin de paradis pour filer à toute allure sur le sol terreux des routes du royaume de France. Peut-être le blanc manteau enveloppant les campagnes était-il responsable de cette sensation d’engourdissement temporel…

Cette longue cavalcade vers l’Inconnu n’était ponctuée que par les claquements de fouet du cocher et la brutalité de quelque ornière. Du chaud cocon du carrosse, nul bruit ne filtrait. Le Prince, enveloppé dans une hermine bordée de pourpre (ultime pied de nez à Sa Majesté ?) semblait plongé dans la lecture d’un recueil de poésie du Sieur Ronsard. Mais l’œuvre du « Prince des poètes » laissait à cet instant François-Xavier indifférent. Son esprit était ailleurs… Il se figurait être l’un de ces funambules bulgares en équilibre sur un fil instable que son père avait fait venir pour célébrer son huitième anniversaire. Une seule erreur de sa part, un seul pas de côté, et la chute devenait inéluctable. Pire, en sombrant il porterait un coup fatal au complexe édifice érigé par l’Ordre depuis tant d’années…

De son côté, Racine semblait pensif, peut-être déjà perdu dans l’élaboration de son prochain chef d’œuvre… François-Xavier s’en voulait-il de l’instrumentaliser ainsi ? Qui sait… Mais si l’homme tapi derrière le Prince était encore capable de sentiments, le Prince derrière l’homme ne considérait plus Racine que comme un simple pion, perdu comme tant d’autres sur un échiquier géant dont l’échec et mat semblait inéluctable…

Deux longues journées s’écoulèrent ainsi, nappées d’un brumeux silence que nul ne semblait vouloir rompre. A l’aube du troisième jour, un orbe lumineux vint déchirer l’horizon de sa pâle blancheur. Phoebus semblait enfin sortir de sa torpeur pour nimber de nouveau les cieux de son éclat. Le regard du Prince se porta sur le nouveau spectacle que trois longues journées de route avaient fini par lui offrir : l’immensité liquide, s’étendant à perte de vue jusqu’à épouser l’azur en une invisible étreinte.

Un large sourire aux lèvres, François-Xavier se retourna vers le dramaturge :


Monsieur Racine, il me semble qu’un tel paysage vous est encore inconnu…

Et d’un geste ample vers la fenêtre, il ajouta :

Noyez donc vos pupilles dans l’incommensurable temple du dieu Neptune ! La Méditerranée !

La berline avait enfin achevé son long périple, et s’immobilisa sur un ponton. Aussitôt, la portière s’ouvrit avec empressement. François-Xavier émergea de l’habitacle, ébloui par les feux d’Apollon. Après une courte adaptation de sa vue, il sourit en constatant le respect scrupuleux de ses ordres : une quinzaine de valets en livrées étincelantes aux armes du Prince, alignés en une longue haie d’honneur bordant un large tapis de velours rouge bordé d’or. Mais la fierté du Prince était ailleurs. Face à lui se dressait, majestueux, le fleuron de la flotte personnelle de la dynastie Farnese, le Caesar IV, impressionnante nef dont les quatre gigantesques mats semblaient vouloir crever les cieux. Présent de son père pour ses dix-huit ans, le navire avait nécessité plusieurs années de construction, sollicitant une centaine de corps de métier différents, du charpentier au drapier, en passant par l’ébéniste et l’orfèvre… Le Caesar IV avait été conçu comme un véritable palais flottant, capable de fournir à un esthète raffiné les divertissements les plus recherchés : il disposait d’un cabinet de curiosités, de tables de jeux, d’un cabinet des bains, et même d’une salle de théâtre !

Après cette intense bouffée d’orgueil, le Prince invita d’un regard le dramaturge resté en retrait à le suivre, et s’avança vers la passerelle, son hermine ondoyant derrière lui. Une fois le pied posé sur le pont, le Prince fut accueilli par l’équipage au complet. Un vieil homme, le torse bardé de médailles militaires et le visage buriné par une longue vie passée à dompter les flots, s’avança vers lui et s’inclina respectueusement :


Votre Altesse, soyez le bienvenu à bord du Caesar IV. Nous n’attendons qu’un ordre de vous pour lever les amarres.

Le Prince sourit devant le dévouement de cet homme d’expérience, fidèle parmi les fidèles, qui l’avait vu grandir.

Amiral, c’est toujours un plaisir de vous revoir ! Nous sommes prêts à prendre la mer. Permettez-moi de vous présenter le dramaturge Jean Racine, dont l’écho de sa gloire naissante à certainement dû vous parvenir !

Puis se retournant vers Racine :

Monsieur Racine, voici l’Amiral Corsini, un homme de mer brillant, et un grand ami de mon père. C’est lui qui sera notre guide durant ce périple marin.

L’Amiral salua le dramaturge, et, d’une voix de stentor habituée à se faire respecter, il harangua son équipage, qui se dispersa, transformant rapidement le navire en une fourmilière géante.

François-Xavier invita le dramaturge à le suivre jusqu’à la proue, ornée d’un imposant buste féminin à l’antique, sculpté dans un acajou des plus purs.


Eh bien Monsieur Racine, que pensez-vous de votre nouveau mode de transport ? Est-il à votre convenance ?

Et alors que François-Xavier prononçait ces derniers mots, la corne de brume retentit. Les ultimes cordages reliant encore le Caesar au rivage furent retirés, et lentement, très lentement, le géant des mers débuta sa longue étreinte avec l’onde, ses voiles immaculées gonflées par la brise matinale, filant vers un horizon inconnu, enveloppé d’un exquis mystère…

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